Retour à un point de départ historique de ma réflexion : un désaccord avec Philippe Julien 

Préambule et présentation à propos d'une réflexion sur les bases théoriques conceptuelles en matière de rôles et fonctions des deux parents en psychologie clinique de l'enfance?

Un certain nombre d'événements humains et d'analyses intellectuelles m'ont conduits à jeter les bases d'une remise en cause des outils conceptuels traditionnels encore aujourd'hui diffusés par de nombreux collègues se réclamant tout comme moi de la psychanalyse.

Avec évidemment en sous main la question de savoir comment en partant de la même base clinique on peut arriver à des conclusions aussi radicalement différentes.

Avec peut-être la première question : de quelle place parle-t-on ?

Les seuls éléments d'analyses concernant nos collègues nous semblent être leurs écrits, rares sont les témoignages qui renseignent sur le locuteur. Or, cela pourrait être interessant que les théoriciens de la psychanalyse ne fassent pas l'impasse sur ce qui les fonde de leur propre vécu parental ou filial, à repositionner leurs identifications aux signifiants fondamentaux de la parenté qui se devraient d'être requestionnés en permanence par leur pratique.

Il y aurait ainsi beaucoup à s'interroger sur les rapports de Freud, Lacan et surtout Winnicott à l'égard de leur propre parentalité, en l'occurrence ici sans doute que le débat gagnerait à étudier de quoi leur théorie du père se nourrit de leur propre vécu en l'occurrence ici de paternité.

Il semble par exemple qu'au moment ou Lacan a commencé d'utiliser et de conceptualiser la notion de métaphore paternelle tellement reprise et commentée depuis, pas toujours de façon opportune, il a été dans une relatif désarroi à propos de sa propre paternité, ne pouvant donner son nom à l'enfant qui naissait de son union avec la femme de Georges Bataille, et qu'il voulait reconnaître sans pouvoir le faire. Mais nous reviendrons sans doute sur ces points.

On analyse pas un père entend-on depuis Freud et surtout Lacan. Mais en quoi des sujets en analyse, en passe de devenir pères ne seraient-ils plus des analysants ? En quoi, ce que ces analysants vivent et ressentent à s'occuper de leur nouveau né ne concernerait-il plus la psychanalyse?

Un premier problème : le père a été présenté comme une fonction et non pas comme une personne à toute une génération de psychanalystes, d'étudiants en psycho, ou de psychiatres.

Alors on imagine bien la difficulté que ceux-ci peuvent éprouver face à la paternité, qu'ils soient devenus pères ou qu'ils soient en position d'écouter des pères en tant que thérapeute, ou les deux à la fois.

Où sont-ils en tant que sujets, me semble une question évidemment inutile au premier degré tant on a perdu l'usage des changements de discours éclairés ou éclairants. On le sait les psychanalystes eux-mêmes ont définis finalement le discours de l'analyste, comme un «non-discours» du sujet. A la suite de Lacan on a donc pu présenter l'agent du discours du psychanalyste comme l'objet « a » et non comme le sujet dit barré, c'est à dire le sujet de la parole, ou encore tout simplement : quelqu'un. Donc ce que dit l'analyste concernant le père ne l'inclura nullement. En principe. Mais c'est précisément tout le problème.

N'entend-on pas de manière récurrente cette affirmation stupide qui prétend avec le plus grand sérieux qu'on ne pourrait à la fois être un père pour ses enfants et psychanalyste ?

Affirmation qui n'est que la justification défensive des choix commerciaux fait par certains médecins qui à l'instar de Lacan préférèrent remplir deux salles d'attente que de s'occuper de leur propres enfants.

Une autre question pourrait-être de savoir quel rôle joue la théorie en cours, dès lors qu'elle est subordonnée et limitée par des phénomènes d'allégeance aux discours dominants dans la cooptation psychanalytique qui fonctionne aujourd'hui à plein comme un label d'origine contrôlée.

Pour ma part, je suis un psychologue clinicien hospitalier formé à la psychanalyse par un très long travail personnel, post fac, et des lectures psychanalytiques freudo-lacaniennes, mais je suis aussi père et membre d'une association de soutien de la coparentalité.

A lire certains auteurs je me suis demandé s'il fallait que j'arrête de faire référence ou de contribuer à forger des outils dans le champ de la psychanalyse à partir du moment où j'en arrivais à un désaccord radical avec ce courant (majoritaire et dominant) qui secondarise la personne du père, l'assujetissant à la parole de la mère, en le définissant non comme un sujet avec des affects et une parole propre, dans l'interlocution avec le nouveau né et avec la mère, mais comme une fonction, une métaphore?

Courant majoritaire que je trouve en rupture avec ce que la pratique clinique démontre, dès lors qu'on travaille avec les deux parents, mais qui a tellement tout infiltré dans ce qui pourrait s'appeler la pensée unique commune en matière de psychanalyse de l'enfant et de la famille qu'à soutenir le contraire ou à simplement remettre en question cette place première de la prétendue fusion mère-enfant, on se positionne d'emblée comme hérétique ou grand névrosé, à l'égard de cette communauté. De la même manière qu'à soutenir qu'il existe un lien précoce père-enfant aussi capital que le lien mère-enfant. Et pourtant, une observation minutieuse de la clinique du nouveau né actuel justifie une interrogation radicale de l'ensemble des savoirs en psychologie de l'enfant?

Juste un exemple avec Philippe Julien, un auteur régulièrement cité en lieu et place de Freud ou Lacan dans tous les cercles et ouvrages actuels dès qu'il est question du père, de la mère, de la famille.

Cet auteur a publié de nombreux ouvrages dont le Manteau de Noé ou « Tu quitteras ton père et ta mère », ouvrages dont les références tirées de l'idéologie religieuse sont permanentes, mais qui néanmoins fait figure de proue dans la communauté psychanalytique.

Philippe Julien écrit dans « Tu quitteras ton père et ta mère » p.77 :

La première réponse parentale

Elle s'établit d'abord grâce à la parole de la mère qui répond à son enfant. En effet, tout enfant, peu après sa naissance fait l'expérience de l'angoisse par rapport au désir de sa mère : que veut-elle donc de moi? A cette question il ne peut répondre lui-même. C'est l'énigme. En effet, couché sur le dos, il voit de ses yeux grands ouverts une alternance de présence et d'absence du corps de sa mère : son regard, son visage, ses mains, ses seins. Corps privilégié, voix irremplaçable parce qu'au delà de l'utile et de la satisfaction des besoins physiques.

Ou encore p 79 :

« La modernité, en ébranlant cet équilibre ancien par la promotion féminine, nous oblige à reconnaître cette vérité de toujours ; pour son fils ou pour sa fille, un homme est père dans la mesure où il reçoit cette place du désir de sa femme. Ce n'est ni humiliation, ni soumission, mais vérité de la paternité humaine, si l'homme ne se prend pas pour maître et seigneur. »

De tels propos s'il n'engagent que leur auteur, m'ont néanmoins beaucoup fait réfléchir en raison de la portée idéologique et politique qu'il revêtent.

Le problème est que quand Philippe Julien parle de mère ici, il ne fait pas une figure de rhétorique, il parle bien de la personne de la mère : et c'est là qu'il y a un problème épistémologique.

Nous ne serions pas dans une société qui de toutes parts recherche des experts pour faire ce qu'on appelle autorité en la matière, les propos ici rapportés ne seraient qu'une opinion, sans plus, au même titre que toutes les autres.

L'ennui c'est que ce « toutes les autres » n'existe plus et que dans notre monde actuel personne ne semble vouloir discuter de la question, et donc on va la tenir pour acquise , cette prétendue vérité de toujours et elle va prendre une place de choix dans la pensée contemporaine et pourquoi pas au titre d'une structure. Mais une structure qui ne serait que de contre-façon, puisque ne permettant aucune épissure entre la théorie et une observation clinique exhaustive, non contradictoire et minutieuse. Au point qu'on citera ce que soutien Phillippe Julien sans jamais s'interroger sur la pertinence du contenu.

Ce sont pourtant ces propos ou leurs équivalents que les juges (pour enfants ou aux affaires familiales) liront s'ils prennent la peine de chercher ce que pensent les psychanalystes du père et de la mère.

Tout au plus pourrions nous dire que Philippe julien soutien ici de façon peremptoire ce que toute la jeune génération de psychanalystes n'osera plus contredire. De là à penser que s'installe un système de pensée au sens le plus négatif du terme, il n'y a qu'un pas. Et on le verra très bien ultérieurement parce que c'est bien cet auteur qui est régulièrement cité, pas les fondateurs de la psychanalyse. Pas plus qu'aucune référence clinique n'est jamais faite pour permettre d'y voir plus clair ou de saisir de quels événements concrets Mr Julien fait partir sa réflexion.

Quelle crédibilité encore accorder à la pensée psychanalytique si elle devait se résumer aux postulats ici énoncés par Philippe Julien?

Pourtant si la psychanalyse veut vivre, il me semble qu'il faudrait bien la discuter, cette prétendue vérité de toujours sans quoi la théorie psychanalytique court le risque d'une incohérence majeure sur le plan théorique, et une fixation dans un immuable stérile.

On a nettement l'impression que la marque de fabrique de la psychanalyse deviendrait de placer la mère au départ de toute choses, et de fonctionner comme une théorie dyadique. Ceci me semble constituer une très mauvaise entame, puisque la psychanalyse se devrait d'être par essence triadique.

Il ne s'agit pas ici d'une attaque contre la théorie psychanalytique, mais d'une simple mise à plat de ce qui m'apparaît fonctionner comme les poncifs que Lacan dénonçait comme représentant un risque pour la discipline. Discipline qui se devrait au contraire de fonctionner dans un permanent renouvellement théorique prenant appui sur ce qui se dit et ce qui s'observe dans les réalités subjectives actuelles.

La première réponse parentale ne s'établit pas d'abord grâce à la réponse de la seule mère, qui serait la seule chargée de mission de répondre à son enfant, mais bien d'un ensemble de locuteurs dont la question essentielle est de savoir quels désirs les fonde en tant que parents.

Cette vérité de l'expérience, cette affirmation en contre-point radical avec ce qu'avance Philippe Julien que je pose ici est le constat clinique minimal d'où faire partir tout raisonnement théorique digne de ce nom en matière de psychanalyse de l'enfant, sans quoi on produirait un clivage irrécupérable entre la théorie et la pratique.

Car ce que l'observation démontre est que le nouveau-né repère la voix de son père, le visage de son père et qu'il y réagit, de la même manière qu'il baignera dans un bain langagier fait des sons des deux voix de ses deux parents dès lors que ceux-ci se parlent (ce qu'on peut espérer). De la même manière qu'il sent les odeurs de son père.

Ne nions pas que dans quasiment 70% des cas, le nouveau né ne connaîtra pas l'allaitement. Il devient donc urgent de se demander pourquoi des psychanalystes continuent de ne pas voir que la mère ne constitue jamais ce prétendu corps privilégié, cette prétendue voix irremplaçable, ni dans ce qui s'observe ni dans ce qui s'entend dans les discours parentaux ou enfantins.

Il s'agit tout au plus d'un vœux pieux visant à distribuer les rôles sexuels et à postuler une différence en des termes inexacts et imprécis à contre-courant d'une observation structuralement pertinente.

Et encore je passe sur ces situations innombrables qu'on connaît très bien de nouveaux-nés qui ne sont pas du tout élevés par leur mère. Et il m'apparaitrait tout à fait important de rappeler qu'historiquement il était d'usage à une certaine époque et dans certains milieux que les nouveaux-nés ne soient pas élevés par leurs mères.

Ceci tout le monde le sait très bien, mais ça gêne aux entournures que de le dire.

Les toujours plus nombreuses structures mère-bébé qui se mettent en place devront être réinterrogées à la lumière d'une observation clinique renouvelée sur ce qui se passe réellement dans la vie du nouveau-né dans la relation aux nouveaux rôles parentaux, et pas seulement en terme de réponse aux prérogatives socio-culturelles qui ont toujours tendance à faire de la mère le centre de tout ce qui concerne le tout petit, et la cible privilégiée vers laquelle diriger toute action de prévention.  

Car à ma connaissance, à ce jour aucune structure pour enfant de type père-bébé n'a vu le jour, ce qui n'est pas étonnant tant notre société pâtit d'une carence théorique patente pour ce qui concerne l'attachement ou le lien père-bébé.

Terminologie qui reste largement à définir, dans le champ de la psychanalyse puisqu'à ma connaissance il n'existe pas d'ouvrages faisant état de cette réalité de l'attachement qui fait que ce mécanisme concerne aussi le père et le bébé.

Et pourtant qui pourra nier que cet attachement précoce réciproque et interactif existe, avec également de nombreuses conséquences pour la vie future de l'enfant. (Il suffira pour cela de se reporter aux travaux scientifiques révolutionnaires des auteures du centre d'étude de la famille  à lausanne et au livre de Elisabeth Fivaz DEPEURSINGE et Antoinette CORBOZ WARNERY : "Le triangle primaire- le père la mère et le bébé" qui développe une recherche systémique (et systématique) développementale remarquable qui met en évidence cet attachement interactif précoce père-mère-bébé en l'étudiant dès les 8 semaines de vie de ce dernier.

Car même si un parent (quel qu'il soit peut suffire à rendre viable un enfant), dans les faits interactifs banals et actuels, se sont bien plusieurs parents qui sont « agents interactifs » de l'éducation. Poser que  l'un serait plus important que l'autre pour accomplir la charge d'éduquer le nouveau né pour lui permettre de se structurer est une posture politique, mais pas une évidence clinique ou structurale.

Il n'y a évidemment pas de compétence maternelle innée, ou alors elle n'a pas été suffisamment démontrée.

Il n'apparaît donc pas déplacé d'invoquer la considération pour la relation père-bébé en ce qu'elle a de structurant pour l'enfant puisque les cas ne sont pas rares où le père est le seul parent qui subsiste. Comme il n'en devient pas pour autant une mère, il convient évidemment de réviser entièrement nos conventions de langage, et de repenser les choses en terme de légitimité parentale, ce qui en ouvrant à une certaine dimension du politique en œuvre aurait le mérite d'être plus honnête intellectuellement parlant.

 La «vérité de toujours» à laquelle se réfère Philippe Julien n'existe pas, c'est une pure vue de l'esprit, un postulat, un vœu pieux. Malheureusement ces « (un)-postures » intellectuelles nombreuses qui tentent de faire de la mère l'unique pivot de la petite enfance ne sont pas sans conséquences pour de nombreux enfants puisque, bien que totalement fantaisistes et erronées quant à la santé psychique des enfants, elles influencent les décisions de nombreux juges, au nom d'un prétendu point de vue structural qui n'a jamais été démontré.

Poser les choses comme le font de nombreux analystes quelque soit la valeur du reste de ce qu'ils énoncent est lourd de conséquences humaines quant aux sentiments que les pères et les enfants de la réalité peuvent nourrir, en particulier à l'égard de ce qu'ils prennent faussement pour le discours officiel de la psychanalyse.

Il me semblerait très important que les analystes prennent enfin conscience de la responsabilité morale et politique de leur propos, surtout si ceux-ci n'ont de surcroît aucune valeur heuristique.

Qu'on ait des fantasmes cela me semble inévitable, mais qu'on les prenne pour la réalité, il y a là plus qu'une impasse intellectuelle en perspective.

Ce que je pointe ici semble avoir quelque écho chez des psychologues du développement comme Jean Le Camus (« Le vrai rôle du père ») ou le psycho-sociologue Gérard Neyrand, à travers ses nombreux ouvrages, mais toujours pas à ma connaissance chez les psychanalystes.

 

Georges BLOND


La parentalité
 
Préambule et présentation à propos d'une réflexion sur les bases théoriques en matière de rôles et fonctions des deux parents en psychologie clinique de l'enfance
Retour à un point de départ historique de ma réflexion : un désaccord avec Philippe Julien 
 
Proposition d’articulation des différents registres de la parentalité
À partir d’une réflexion sur la définition et la légitimité paternelle
 
Essai de modélisation de la parentalité
Schéma des différents aspects
 
Commentaires du schéma de la parentalité
Organisation des différents champs de définition et de légitimation de la fonction parentale 
 
Pater non semper incertus, mater non semper certa 
La légitimité du père
La fin de la nécessité de sacralisation de la parole maternelle
Les paternités « blanches »
La mère plus incertaine que le père?
 

 
Trajectoires parentales
 
Une petite anecdote clinique
Une imposture touchant la place du père, et la nécéssité d'une légitimité
 
Trajectoires parentales paternelles brisées
      Des inter-relations entre les décisions de justice et l'exercice de la parentalité
 
 
 
 

 

 

La résidence alternée  

 

       Aspectsjuridiques

 
Déclaration inaugurale-fin 2002/début 2003
 
 
 
 

Divers
 
Exemple de lettre à adresser aux directeurs des établissements scolaires

Comment calculer la moitié des vacances d'un enfant?

 
 
 

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