Pater non semper incertus, mater non semper certa 

 
Raisonnablement, peut on toujours affirmer "Mater semper certa est, pater semper incertus» ?
La question se pose puisque cet adage continue d'être fréquemment agité dans certains cercles, notamment psychanalytiques, comme s'il s'agissait d'une vérité ultime. Mais, qu'en est-il? L’humanité n’a-t-elle subie quant à ses savoirs, son organisation sociale et psychologique quelques modifications, voire quelques évolutions susceptibles de mettre à la question ces absolutismes d'antan ?

La légitimité du père

Nous savons qu'il est de nos jours parfaitement possible de déterminer qui est le père biologique, (si on le souhaite). Par conséquent, l’antique incertitude concernant le géniteur est qu'on le veuille ou non définitivement réglée.

En effet, le père biologique peut-être déterminé de manière tout à fait certaine par l'intermédiaire des tests ADN. Que la recherche de paternité soit effectuée ou non, ne dépend que de la législation, ou des usages, pas des possibilités scientifiques.

Il devient donc inutile voire dangereux de soutenir que la personne du père est toujours incertaine. Puisque cette affirmation reviendrait à considérer le père comme non soumis aux lois de la nature et de la biologie. Postuler que les découvertes issues de la recherche biologique sont sans effets ou sans incidences dans le domaine de la connaissance dont le champ psychanalytique fait partie serait parfaitement incompréhensible. Freud lui-même n’aurait jamais souhaité que la psychanalyse en vienne à des considérations aussi absolutistes. Il ne suffit plus de s’opposer pour se définir.

Car, en niant la composante biologique de la parenté, et en surestimant de manière outrancière les aspects symboliques ou imaginaires, on en vient à soutenir sans y prendre garde, des aberrations logiques (et généalogiques). Cette négation prend même les accents d'une forme de déni chez de nombreux psychiatres et psychanalystes actuels.

Ainsi récemment encore, Jean-Noel Trouvé, écrivait dans l'ouvrage «Préserver le lien parental» p240 : «...le père dans le réel : le réel, dans la paternité, se limite à l'engendrement, à la paternité biologique, « le père réel, c'est le spermatozoïde » soulignait en plaisantant Lacan. Mais, même si la science vient de franchir, cette butée, le plus souvent : «mater certissima, pater incertus»...Il y a d'autre part ce qu'on peut désigner comme le réel du père au sens de réalisation par le père : un usage plus près de la pratique du père dans la réalité : le père comme l'homme qui fait d'une femme, la mère, la cause de son désir et l'objet de sa jouissance.

On voit tout de suite le forçage et la carence conceptuelle : comment une incertitude-certaine pourrait elle n'exister que le plus souvent? Au passage, on note que le père de la réalité serait l'objet du désir d'une femme, position qui exclut d'emblée toute légitimité biologique du champ de la pensée sans aucune justification intellectuelle pertinente.

Pourtant cette négation du biologique entraîne des erreurs en cascade dans d’autres champs. Ceci tend à montrer que les différents aspects en jeu dans le phénomène de la parenté et de la parentalité sont liés.

On ne peut écarter l'idée que le statut de père ou de mère corresponde, en réalité, à un phénomène unique relevant de champs d’études différents, mais qui composent pourtant entre eux.

Par conséquent, on ne voit pas pour quelles raisons on ne pourrait pas soutenir que le père, c'est aussi le père biologique avec toutes les conséquences que cela impose sur le plan épistémologique.

La position qui consiste à affirmer que ce qui définit le père n’est en aucun cas la biologie est très problématique puisqu’elle défend au nom d’un principe prétendument psychologique une définition restreinte de la paternité qui devient en quelque sorte hors la loi puisqu’elle se fait sur la base d’un déni des règles naturelles et des conséquences juridiques qu’y en découlent.

Malheureusement, cette position théorique actuelle adoptée par de nombreux psys fait le lit de toute une série d’impostures comme les paternités de papier ou la revendication par certaines femmes du statut de père; plus généralement elle constitue un obstacle à une compréhension claire des règles de parenté, et provoque également chez les psy eux-mêmes des erreurs d’analyse clinique tout à fait fâcheuses.

C’est ainsi qu’on peut entendre des psys pourtant chevronnés et réputés sérieux affirmer qu'un enfant peut avoir des vrais demi frères et des faux. Les vrais étant ceux issus de la nouvelle union de la mère, et vivant avec l’enfant, et les faux ceux issus de la nouvelle union du père, mais ne vivant pas avec l’enfant.

Le fait pour certains demis frères de vivre avec leur mère, et pour les autres d’en vivre éloignés, ne saurait justifier l’ignorance des règles de parenté et des lois de la génétique. Vivre avec quelqu’un ne suffit en soi en rien à constituer un degré de parenté ou un statut parental.

Malheureusement ce type d’erreur de conception et de confusion des registres est de plus en plus répandu. Comme si l’ambiance de pensée unique et de simplification à outrance des phénomènes humains conduisait à ne prendre en compte qu’un seul des aspects en jeu dans ces phénomènes et à ignorer superbement tous les autres.
 
On constate donc qu'à méconnaître l'importance d'un des versants de la parentalité et des règles de filiation, on en vient à se fourvoyer et à soutenir des aberrations qui peuvent avoir de lourdes conséquences dans le travail psychologique avec l’enfant en terme de restitution de la vérité et de possibilité de repérage généalogique, facteurs dont a besoin tout enfant pour se structurer. Car à méconnaître un seul des versants de la réalité parentale on peut en arriver du même coup à méconnaître les règles fondamentales de la parenté dans leur ensemble, et on ne peut plus guider l’enfant dans la démarche de différenciation qu’il a à accomplir pour se repérer dans tous ces liens qui se font et se défont.
L’identification à tort du père comme étant toujours celui (ou celle) qui partage la vie de la mère peut conduire à galvauder sa définition et son statut en le démultipliant inutilement entre fonction et rôle avec pour conséquence immédiate de convoquer même les plus chevronnés d’entre les psys à des méprises généalogiques et langagières fort gênantes de nature à les discréditer aux oreilles de ceux là même qu’ils seraient censés aider.
 
Qu’il vive ou non avec l’enfant, le père lui transmet encore, la moitié de ce qui va le constituer en terme de patrimoine génétique. De ce seul fait, le père a une existence réelle et concrète qui laisse des traces, même si celles-ci ne sont «que» génétiques ; (sans être obligatoirement symboliques, c'est-à-dire : produites par l’opération signifiante de la métaphore du nom du père, comme on pourrait dire en termes psychanalytiques).
Etablir à coup sûr la filiation biologique d'un enfant au moyen des tests ADN est une possibilité nouvelle, indéniable, que nous offre la science de lever des incertitudes dans le registre de la parenté. C'est un fait important, une donnée indiscutable, à prendre en compte dans toute discussion au sujet de la filiation.
Qu'il soit fait appel ou non aux tests ADN dans la réalité : la possibilité de déterminer qui est le père existe bien, même s’il ne s’agit «que» du père biologique.
 
En raison du caractère irréfutable des possibilités biologiques, la question de la légitimité du père se pose d’une toute nouvelle façon, qui en appelle à remettre radicalement en cause la position psychanalytique traditionnelle qui vise à faire du père une simple figure de rhétorique, ne dépendant que du discours de la mère, et étant conditionné par lui.
 
Se prétendre père, en rupture avec la biologie, peut toujours se faire, et se fait toujours, mais cette position qui revendique une qualité au   nom d'un état de fait accompli  ou simplement d'un fantasme n’a sans doute plus la même signification dès lors qu’il existe une légitimité biologique.
 
La revendication d’une légitimité adoptive au sens large, hors statut naturel, en raison d’un état de fait de l’exercice du rôle de père ou de parent ne garantit en rien que ce rôle joué corresponde à l’accomplissement d’une fonction parentale, car bien souvent, elle se construit en pure spoliation du lien affectif initial père enfant.
 
Cette revendication ne peut devenir légitime que par la loi qui prévoit tout à fait la délégation de l’autorité parentale à un tiers, mais c’est au juge à en décider, en principe avec l’accord du père légitime.
Il apparaît tout à fait important de maintenir cette légitimité d’exercice dans un assujettissement à la demande. Ainsi, la légitimité d’exercice aujourd’hui ne peut devenir légale que par une démarche volontaire et un accord entre les différents protagonistes (le père, la mère le ou les tiers et le juge), ce qui apparaît tout à fait judicieux.
Rendre automatique dans le droit cette légitimité d’exercice sans son assujettissement à une demande serait à mon sens inutile et cause de troubles. Pour cette raison je ne vois nullement l’utilité de conférer un statut légal au  beau parent, puisque la loi lui permet déjà d’en obtenir un sous réserve de l’accord des parents légitimes.
Se construire un père pour l’enfant peut aussi, bien entendu, toujours se faire, mais en aucun cas cette légitimité affective bien que très importante, ne doit être confondue avec la légitimité tirée du droit, ça n’est évidemment pas à l’enfant de décider de son propre statut légal ou naturel.
En tout état de cause, il existe désormais au côté de la légitimité biologique maternelle une légitimité biologique paternelle.
 
Pour terminer sur ce point, je rappelle qu’il existe très certainement des millions de pères, tout à la fois pères biologiques, pères légaux et pères affectifs, mêmes si des dizaines de milliers d’entre eux n'ont plus la possibilité d’élever leur enfant au quotidien. Cette question de l’éloignement des pères de l’éducation de l’enfant, minoritairement de leur propre initiative, ne saurait en aucun cas servir à justifier qu’on continue à considérer l’ensemble des pères, par principe, comme chronologiquement secondaires par rapport à la mère dans les phénomènes de structuration, et aisément remplaçables pour l’éducation de l’enfant.
Encore moins, qu’on donne des droits au nouveau compagnon de la mère pour se comporter "comme un père" avec un enfant qui n’est pas le sien. D’autant que l’implication précoce des pères modernes donne matière à étudier sous un nouvel angle les phénomènes d’attachement, père-enfant, et les troubles que leur rupture implique, études qui n’ont à ma connaissance jamais été faites.
 
La science permet aujourd’hui de penser l’unicité du père, d’affirmer qui il est, au départ.
Certes l’envolée des divorces, les ruptures et les tentatives de recompositions accroissent le nombre des interlocuteurs de beaucoup d’enfants : raison de plus pour ne pas officialiser, un père pluriel, décomposé, en plusieurs intervenants.
La décomposition des différentes facettes du père et leur répartition en différents pères (papa Jean et Papa Jean-Paul, par exemple, ou papa de la semaine et papa des vacances) est au contraire très présente dans la pathologie de l’enfant.
La co-parentalité ne peut être prise pour de la co-paternité puisque celle-ci est de fait inconcevable en terme de filiation biologique.
Si l’accès à la recherche de paternité était légalement rendu possible pour les pères, « Trois hommes et un couffin » deviendrait enfin une pure fiction. Le succès de ce film semble d'ailleurs faire écho à l'aberration et l'incohérence dans laquelle notre société se trouve à l'égard du père. Nous disposons pourtant du savoir scientifique qui nous permettra d'arrêter les fanfaronnades au sujet de l'indéfinition du père.
Pater non semper incertus, mater non semper certa
La légitimité du père
La fin de la nécessité de sacralisation de la parole maternelle
Les paternités « blanches »
La mère plus incertaine que le père?

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