VIOLENCES et EMPRISE.
Résumé à partir du livre de Reynaldo PERRONE et Martine NANNINI :
« Violences et abus sexuels dans la famille ».
L'ampleur du phénomène relationnel qu’est l'emprise, ses conséquences sur les états de conscience, sur la croissance et le développement psycho-affectif des victimes laissent penser qu'il ne suffit pas que les abus cessent pour que l'emprise cesse.
Au-delà de la dimension sexuelle, l'emprise existe dans les cas extrêmes de violence : lorsqu'un homme, une femme exploite ou colonise abusivement son partenaire, lorsque certains employés sont poussés au sacrifice volontaire par leur entreprise, lorsque les parents sont tyrannisés par leurs enfants, lorsque des individus sont entraînés dans des sectes ou groupuscules totalitaires, lorsqu'une famille est sous l'influence de la pathologie de l’un des siens.
On décrit deux profils d’abuseurs selon leurs positions existentielles :
-
Type réservé, doux, en apparence fragile et asexué, comportement dévoué qui inspire tendresse et protection. Il se présente plutôt comme victime et plaide l'amour envers la victime.
-
Type agressif et violent avec manifestations de violence, volonté de coloniser et de soumettre l'autre, revendication de la virilité et mépris à l'égard des faibles. On note l'absence de culpabilité et du regret (perversion et psychopathie). Il revendique sa position, dénonce l’injustice et le complot dont il est l'objet.
La victime du premier type (réservé, doux) montrera une dépendance affective à l'abuseur pendant une longue durée, une justification de l’acte abusif ou agressif, un sentiment de confusion et de culpabilité, difficulté à critiquer les faits, à croire les paroles de l'agresseur, d'où tendance à le protéger. La famille s'organise pour défendre l'agresseur et minimiser les faits. La victime reste dans un fort état d'idéalisation et d'excitation à l'égard de l'agresseur. Donc se confier, critiquer les agissements subis seront d'une grande difficulté pour ces personnes. La victime devient complice malgré le non-consentement implicite.
La victime du deuxième type (agressif et violent) a vécu une expérience de menaces, de soumission forcée avec un sentiment d'injustice, de honte et d'indignité. Les atteintes à l'identité et à l'estime de soi auront été profondes et douloureuses, avec des désordres psychiques. Les états de dissociation et de dépersonnalisation sont très fréquents ainsi que des problèmes d'ordre sexuel et relationnel. Dans ce cadre on observe un ensemble de manifestations qui marginalisent la victime : celle-ci retourne contre elle l’arme avec laquelle elle a été blessée (sexe ou autre). Érotisation sans contrôle, provocation agressive, mépris des partenaires et des hommes, tentatives de suicide, délinquance, toxicomanie. Le sentiment de fatalité et permanent. Il existe une blessure narcissique qui rend négative la représentation que la victime a d'elle-même.
Les caractéristiques de l'emprise.
Il faut distinguer ce qui est du rituel et ce qui est de la transe.
Dans les récits que font les victimes, notamment dans les abus sexuels, la scène avait lieu à la suite d'une préparation qui servait à ligoter psychologiquement celles-ci.
Quand ce n'est pas la menace ou la violence directe qui agit, c'est une sorte de cérémonie qui annonce l’abus.
Ceci peut aller du simple changement de regard à des paroles, des attitudes et même des mises en scène. La victime connaît ce message, l’agresseur les utilise rituellement chaque fois comme des préalables. Ils ont pour fonction de fortifier l’agresseur dans sa prise de pouvoir et d'affaiblir la victime quant à ses capacités de résistance.
On peut admettre que le rituel est une forme de communication qui transmet des messages en laissant des empreintes difficiles à oublier. La force des rituels provient de l'état de conscience particulier des personnes qui participent.
La dynamique de l'emprise.
La création d'un état d’emprise se fait à travers trois pratiques relationnelles :
-
la pratique d'effraction,
-
la pratique de captation,
-
la pratique de programmation.
L'effraction.
Dans la logique sorcière traditionnelle, est possédé celui qui est envahi, colonisé, sous l'influence d'une entité étrangère. Le sujet n'est plus alors propriétaire de son propre corps et esprit, il n'en a plus la libre disponibilité mais il est sous la domination d'un « autre », étranger, qui pourtant agit à l'intérieur de sa personne.
L'action du sorcier est essentiellement une effraction, non seulement dans la réalité, mais dans les images mentales.
La brèche une fois ouverte ne se refermera pas facilement, l'effraction laisse la clôture individuelle béante, le sujet sans défense. Une personne non possédée se sent entière, pleine et pure, avec des limites marquant sa différence à autrui. Avec l'effraction, le sorcier montre à la victime que son enveloppe est percée et qu'elle ne peut plus maintenir la différenciation entre soi et l'autre.
Effraction signifie : pénétration dans une propriété privée par la force avec rupture de la frontière et des limites du territoire. L'effraction initie donc la possession, elle prépare, elle en est le préalable.
Didier Anzieu dans le « Moi-peau », écrit : « tout appareil psychique tant individuel que le groupal a besoin de se constituer une enveloppe qui a des limites, le protège et permettent les échanges extérieurs ».
L'identité et le sentiment de l'intégrité individuelle sont liés à la métaphore d'un dedans et d'un dehors selon un schéma de couple en position binaire : moi/non-moi, sujet/objet, soi/autre…
L'effraction se matérialise aussi par l'irruption de l'agresseur dans l'imaginaire de l'enfant et par la destruction de son tissu relationnel : dans la famille, les liens avec l’autre parent, les frères et soeurs ainsi que les compagnons d'âge sont brisés.
L'effraction est donc la première manoeuvre de l'abuseur-agresseur contre la victime. Cependant, l'effraction ne suffit pas à assurer l'emprise si elle n'est pas suivie et associée à la captation.
La captation.
L'effraction n'est pas égale à l'appropriation. La captation a pour finalité l'appropriation de l'autre dans le sens de capter sa confiance, l’attirer, fixer son attention et le priver de sa liberté. Pour aboutir à la captation, quatre voies sont utilisées et confluent vers le même résultat :
- le regard,
- le toucher,
- la parole,
- le faux-semblant.
Ces voies font partie de l'équipement sensoriel et sensitif du sujet. Cet équipement qui devient plus fin et plus fonctionnel au fur et à mesure de la croissance du sujet, assure le passage des informations entre l'individu et son contexte et le rend perméable, sensible à son environnement.
Lorsque ce système subit de façon traumatique interférence, parasitage, brouillage, sa fonctionnalité diminue et le sujet devient vulnérable, il perd son autonomie et peut être alors manipulé et déterminé.
Les enfants, parce qu'ils sont en phase d'apprentissage et d'acquisition de capacité critiques, sont plus facilement l'objet de détournement et de stratégies de captation.
Le regard.
Le regard est le plus subtil et le plus insaisissable des canaux. Il peut mobiliser des émotions intenses, faire surgir des affects ou provoquer des résonances incontrôlables par ce que inattendues et secrètes.
Un échange de regard « normal » reste en deçà d'un certain seuil d'intensité : chaque partenaire peut soutenir et contenir le regard de l'autre.
Au-delà de ce seuil, le regard comme le regard du sorcier, devient incontenable, il pénètre le sujet et viole les aires habituellement défendues, les lieux les plus obscurs de l'âme.
Dans les témoignages recueillis, dans les récits des personnes abusées, les victimes font état de troubles ressentis sous le regard de leur abuseur. Pour la victime, le message qui passe par le regard est indécidable et en même temps inéluctable car il annonce le passage à l'acte et exclut les échappatoires. Ils brouillent la frontière entre la tendresse, l'amour, le désir et le meurtre.
Un autre aspect complémentaire est ce qui est mis sous le regard de la victime. Les scènes observées parasitent profondément son système de représentation et restent toujours ancrées dans les images qui sont évoquées dans les souvenirs. Ses représentations conditionnent le comportement, mutilent la spontanéité et interfèrent ultérieurement toutes les relations de la victime.
Le toucher.
Si le regard et la parole, par leur caractère immatériel et abstrait, peuvent être éphémères, annulés, effacés, déniés par d'autres comportements, le contact corporel, les caresses sont la manifestation d'une confiance que les partenaires s'accordent mutuellement. Le consentement est le ciment de la rencontre.
À défaut de cet accord, la force, la coercition impose un contact corporel traumatisant, violent, assimilable au viol.
Un autre toucher, geste de soins, éducatifs ou tendres peuvent devenir progressivement des attouchements sans que l'enfant ait eu la possibilité de se rendre compte du moment où la limite a été franchie.
La victime ne pouvant « s'accorder » elle-même sur la légitimité ou non de ses gestes, se trouve alors dans un état de malaise, de confusion, de paralysie tel qu'elle ne peut se défendre.
Il s'agit de contacts ayant une intensité sensorielle troublante associés à des messages de banalisation : jeux, protection, soins. Ces contacts focalisent l'attention et détournent la critique. Ils créent un ancrage, une fixation mnésique où sont liés excitation sensorielle et consignes verbales d'apprentissage qui conditionneront les comportements ultérieurs des enfants.
Soulignons que la victime reste perplexe, envahie par la confusion, dépassée par les actes de l'abuseur.
En effet, les gestes laissent une trace ineffaçable sur le corps et l'esprit de la victime et créent les empreintes nécessaires à la captation. La victime est placée devant l'irréversible : quoi qu'il arrive, elle sera progressivement spoliée de son corps. Les gestes, les actes, le contact, les touchers vont faire partie d'un montage sensoriel complexe qui vont l'enserrer dans les leurres du regard, de la parole et du toucher.
La parole.
Le langage possède la potentialité de jouer avec les signifiants et avec la logique qui le soutient.
Les structures de messages liés au processus de captation présentent fréquemment des anormalités logiques. Souvent la parole est utilisée pour banaliser des situations ou des tabous, pour dénaturer les actes répréhensibles, pour induire volontairement l'autre en erreur.
Lorsque le corps d'un enfant est soumis à des stimulations sensorielles abusives ou violentes, la parole accompagne les gestes pour détourner l'attention, créer la confusion afin de bloquer le sens critique, menacer ou persuader avec l'objectif d'annihiler toute résistance.
Ce type de message provoque un effondrement du sens critique chez l'enfant étant donné qu'il est dépendant affectivement et matériellement de celui qui parle. Paralysie et malaises sont les seules réponses possibles pour l'enfant.
L'enfant s'accroche à l'idée qu'il est impossible qu'il en soit ainsi. Il écoute et tente de traduire les paroles dans une logique compatible avec son statut et son état. Ou alors, il s'abstient de traduire et les paroles restent en attente d'un sens. L'absence de sens explicite de la parole provoque chez l'enfant silence et confusion. Le sens explicite met l'enfant en danger de tout perdre : père, mère, la famille. Tout se passe comme si l'enfant, même quand il a l'intuition que ce qui lui est dit est anormal, était obligé de ne pas comprendre. Sinon il faudrait accuser son père, sa mère,... Dans le langage de l'enfant, certains mots sont alors exilés, imprononçables, bannis de son répertoire.
L'enfant est repoussé à la frontière du monde des adultes sans y être intégré, il participe au monde des enfants sans pouvoir y appartenir. Il est comme exilé. Il est étranger chez les adultes et étranger chez les enfants. Il entend une langue étrangère chez lui et il parle une langue étrangère à l'extérieur. De là cette condamnation au silence. Et les répercussions : troubles du comportement, instabilité, violence.
Le faux-semblant.
Dans cette entité, le vrai et le faux se mélangent, de sorte qu'ils font défaut.
L'observateur n'est conscient de ce fait que quand il réalise qu'il est le sujet de l'illusion créée à son intention.
Lorsqu'on analyse le concept, on repère aussi que, pour se soustraire au piège, il est essentiel d'anticiper l'inattendu et l’imprévisible. Ceci implique d'accepter que la réalité ne soit pas toujours telle que l'on croit qu'elle est. Ainsi, on doit admettre que le vrai n'est pas toujours au rendez-vous et que sa place est prise par le faux-semblant qui simule le vrai, sans l'être.
Reconnaître cette situation change la réalité en un instant.
Dans la dialectique abuseur-abusé, agresseur-agressé, le faux-semblant interpelle l'un et l'autre. Le dernier est confronté tôt ou tard à la décision de vouloir se soustraire aux pièges induits par le premier.
Comprendre le faux-semblant permet de renoncer à croire que le faux est vrai et d'accepter douloureusement que le faux ne devienne jamais vrai. Sans cette évolution de l'esprit, la victime restera dans l'illusion et donc dans sa condition de victime.
Au niveau cognitif, le psychisme tend paradoxalement à adhérer à la première réalité et à négliger les signaux d'alerte qui renvoie à une autre réalité. C'est le cas par exemple des témoins « aveugles » de la situation abusive ou de violence.
Ce qui caractérise la « captation », d'attraper le sujet, de lui ôter toute possibilité de résistance. L'abuseur utilise sans le savoir ses aptitudes acquises de sorcier domestique. Si le sorcier met son pouvoir au service de la communauté pour lutter contre les forces négatives extérieures à l'homme, l'abuseur-agresseur utilise ses forces pour son bénéfice personnel et au détriment de l'autre : il s'agit d'un pouvoir abusif.
Pour assurer l'emprise dans la continuité et la durée, il faut encore la programmation. L'effraction consiste à s'installer dans le territoire de la proie, la captation sert à apprivoiser et à mettre en cage la proie, et la programmation à la dresser, à lui apprendre à ne pas sortir, même avec la porte ouverte, et à devenir volontairement captive.
La programmation.
Dans tout apprentissage, il existe deux niveaux : le contenu et le contexte. L'apprentissage implique une appropriation de l'objet enseigné dans un contexte interactif. Moins il y a de contradictions et d'incongruence entre le contexte et le contenu, plus l'apprentissage est facilité.
Lorsque les émotions sont prédominantes dans le contexte, ceci provoque une perturbation neurobiologique et les apprentissages réalisés dans cet état restent liés à cet état. Le retour au stade précédant s'accompagne souvent d'une amnésie partielle tandis que la réactivation de l'état émotionnel provoque l'évocation des informations acquises à ce moment-là.
Les apprentissages sont piégés dans une cage neurobiologique et conditionnent les comportements de l'individu dans un répertoire surdéterminé.
La programmation consiste à introduire des instructions dans le cerveau de l'autre pour induire des comportements prédéfinis afin d'activer ultérieurement des conduites adaptées à une situation ou un scénario anticipés.
Peu importe qui tape sur les touches de l'ordinateur. Dans la programmation, l'expérience qui est faite, c'est que les messages sont doublés de l'impossibilité pour le sujet de porter son attention au donneur d'ordre.
La lumière est sur la consigne autoritaire, l’ordre. L'ombre est sur la relation. Et plus il est difficile de critiquer celui qui se met en position de donner des ordres, plus ceux-ci ont de la force.
La programmation se réalise unilatéralement, de l'extérieur du sujet. Celui-ci obéit à l'ordre sans toutefois intégrer totalement l’information.
L'apprentissage demande une participation et une assimilation. Il rend possible le choix et la conscience de l'alternative.
L'expérience cognitive est faite de trois processus :
- l'apprentissage,
- l'apprentissage dans l'état,
- la programmation.
Dans l'apprentissage, l'individu peut se servir volontairement et consciemment des connaissances acquises. Dans l'apprentissage dans l'état et dans la programmation, les possibilités de choix et de comportement de l'individu sont prédéterminés.
Dans l'emprise, ce sont ces deux derniers qui servent à faire durer et à entretenir l'état des choses ainsi qu'à protéger l'abuseur de tout retournement de situation. Pour l'abuseur, l'objectif est de conditionner la victime afin de maintenir la mainmise sur elle.
Éveil sensoriel.
Ceci est propre aux abus sexuels.
Le potentiel de sensualité et d'érotisation présente à l'état de latence chez l'enfant se trouve brutalement activé lors d'une action abusive. Cela peut placer l'enfant devant des expériences qui dépassent ses capacités d'assimilation et d'intégration des émotions. Cet éveil est inévitablement associé à la violence des sensations, au malaise, à l'angoisse et à la peur, rendant l'enfant vulnérable et accessible à la mainmise de l'adulte.
L'enfant est privé de la découverte progressive de sa sexualité et ceci de façon définitive. Il est dépossédé, il perd toute initiative personnelle, il devient fragile, dépendant et assujetti au désir de l'autre.
Érotisation.
Dans le développement normal de l'enfant, la découverte des zones érogènes se fait en réponse à des stimuli sensoriels. La découverte du plaisir va de pair avec la localisation de ces aires.
Dans la relation abusive, le corps d'un enfant est sensibilisé et appelé à réagir aux stimulations sensorielles sans qu’il puisse léviter, sauf au prix d'une dissociation impossible. Qu'il coopère, participe, s'abstienne, acquiesce ou résiste, l'enfant ne peut en aucun cas échapper à cet état de perturbation sensitive.
En plus, son excitation troublante ne peut pas être transférée sur un objet sexuel intégré dans son réseau social. Paradoxalement, c'est uniquement avec l'abuseur que la catharsis est possible. Et c'est ainsi que la répétition est créée.
Répétition.
Dans certains cas extrêmes, l'excitation provoque chez la victime un conditionnement et une dépendance qui l'amène par la suite à entretenir un lien morbide qui l’attache à l'abuseur, avec toutes les conséquences qui en découlent.
C'est pourtant l'abuseur qui est la seule personne à l'origine de ces comportements paradoxaux. La répétition se situe hors du champ du désir. Elle est la conséquence du traumatisme.
Rappel de l'ancrage.
L'ancrage c'est la liaison persistante et durable entre l'état émotionnel et la mémoire attachée à l’acte.
Ainsi, l'abuseur-agresseur n'a pas besoin à chaque fois de réaliser toutes les opérations nécessaires à la mise en acte de l’abus. Il suffit que l’abus soit évoqué, dans la relation, par un regard, un mot, un comportement pour que la victime retrouve ses sentiments de malaise, de sentiments confus, de paralysie au niveau des comportements ou des mots, parfois des pertes de conscience partielle ou totale ou des pertes de mémoire, un état modifié de conscience.
Pour se remémorer une situation particulière ou une relation, il suffit parfois d'une odeur ou d'un simple détail.
Les « objets partiels » attachés à la relation d'abus ou de violence ont le pouvoir de réactualiser cette relation dans la terreur, le fantasme et la crainte. L'abuseur-agresseur utilise regards, gestes ou signaux contextuels qui signifient à l'enfant que « c'est le moment ». Il n’y a alors plus d'échappatoire possible.
Secret.
À cause du caractère transgressif de l'abus, les faits sont comme dans une capsule dans la communication de la famille, sans possibilité de partage à l'intérieur comme à l'extérieur. Le silence est la règle imposée qui organise la relation, garantit la survie du système.
Dans le secret se conjuguent :
-
l'indicible (ce que les mots ne peuvent exprimer par insuffisance),
-
l'innommable (parce que trop ignoble ou inqualifiable pour être nommé),
-
l'inavouable (par honte, culpabilité ou autocondamnation).
Le pacte.
Il caractérise de façon particulière la relation d'emprise, parce qu'il est contre nature.
L'accord fallacieux est basé sur des menaces perpétuelles de représailles ou sur les conséquences directes qui pourraient affliger la famille ou l'abuseur ou l'abusé s'il y avait rupture du contrat. Ce pacte est défini comme étant transtemporel, non négociable et indissoluble. C'est pour ces raisons que le pacte oblige la victime à ne dénoncer personne et à rester fidèle et loyale aux conditions implicites de l'accord posées dans le passé.
Responsabilité.
Tout tend à faire croire à la victime qu'elle porte l'entière responsabilité de ce qui peut arriver à sa famille. Le bonheur de la famille repose sur le silence et l'acceptation de la victime.
La responsabilisation de la victime est une opération sophistiquée destinée à rigidifier la loyauté et à respecter le pacte même si elle réussi à quitter sa famille. Moins les membres de la famille sont prêts à renoncer à ce pseudo bonheur et plus le sentiment de responsabilité de la victime est important.
Fatalité.
Elle est présente dans le vécu des victimes avec l'idée, par exemple, que des souffrances pour toute la famille seraient liées à toute tentative de révolte.
La victime vit avec la conviction, la certitude que quoi qu'elle fasse, elle fera définitivement partie de la catégorie des êtres méprisables, marginalisés par le caractère singulier et répréhensible de ce qu'elle a vécu.
La programmation consiste à activer des images d'isolement, de solitude pour raviver des peurs ancestrales chez la victime.
Pour sortir de cette idée de fatalité, la victime doit trouver des solidarités et sortir de l'isolement par des groupes d'aides, de parole, ou la rencontre d'autres victimes.
Honte.
La honte est la manifestation de la difficulté de la victime à discerner clairement les responsabilités des protagonistes. Elle empêche la victime de se repérer dans la situation et entraîne une non-métabolisation des événements, un non-apprentissage des émotions sur la lecture des informations.
La honte est le résultat du comportement humiliant que l'abuseur-agresseur a à l'égard de la victime, ce qui laisse croire à cette dernière qu'elle est, par nature, porteuse d’indignité.
Comme l'abuseur-agresseur ne ressent aucune culpabilité dans la plupart des cas, que, pour lui tout est normal, c'est la victime qui supporte entièrement le sentiment d'incongruence de la situation.
Comme la victime a l'impression d'avoir perdu toute sa pureté et son intégrité, elle a alors honte à la place de celui qui a commis l’abus ou les violences.
La honte cesse définitivement lorsque la victime renvoie ce sentiment à l'abuseur.
Fin de l’emprise, retour à la dignité.
L'emprise ne cesse que lorsque la victime réalise qu'elle peut retirer le pouvoir qu'elle avait consenti à l'abuseur-agresseur.
Plusieurs étapes sont nécessaires pour que la victime puisse parvenir à retrouver sa dignité.
En permettant à la victime de passer de la place « d’objet » à la place de sujet, elle peut devenir un observateur de son agresseur, reprendre de la distance et des initiatives. La culpabilité doit revenir à l'abuseur-agresseur. Ainsi la personne abusée peut alors se libérer de l'idée qu’elle ne pourra jamais échapper à l'acte de l'abuseur-agresseur sur sa vie.
La description de la méthode employée par l'abuseur-agresseur va permettre de dévoiler le jeu dans lequel la victime a été prise. En cherchant à repérer les moments où l'insécurité, la menace, le malaise était perçu et le comportement qui déclenchait ça, la victime peut réussir à prendre de la distance progressivement.
À partir de là il sera possible d'aborder l'expression de l'inavouable, de la confusion et de l'ambiguïté des sentiments qui peuvent aller de la honte, au plaisir, à l'humiliation, être désirée, peur d'être repoussée. Cette étape pourra permettre à la victime de réaliser qu'elle peut retirer le pouvoir à l'abuseur-agresseur et obtenir la reconnaissance familiale et sociale des dommages qu'elle a subis, ainsi que la réparation de la part de tous ceux qui ont porté atteinte à son intégrité.
L'abuseur-agresseur doit faire savoir à l'autre ses regrets, reconnaître la peine vécue par l'autre, et accepter que son comportement soit condamnable. Il doit admettre être à l'origine de l'état des choses et en assumer les conséquences, se repentir.
Ensuite, et ensuite seulement, il s'agit de présenter ses excuses et demander à être pardonné.
La demande de pardon implique une critique profonde de l'acte commis, à repentir sincère, une prise de conscience et la volonté de s'abstenir de répéter tout comportement semblable.
Le pardon doit être mérité et ne jamais être accordé avant d'être demandé. Les observations montrent que, lorsque la victime accordait gratuitement le pardon avant toute demande, elle entretient son sentiment d'indignité et sa dépression.La victime n'est jamais obligée à l'accorder si elle ne le souhaite pas.
Jean François Fortuna
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